Les morts du Burundi ne peuvent demeurer impunies ni inutiles

Les victimesCe 1er novembre 2015 des Burundais de la diaspora ainsi que des amis du Burundi se sont retrouvés à Bruxelles pour rendre hommage aux victimes du pouvoir de Nkurunziza et réclamer justice.  Message de soutient de Bernard Maingain.

Compagnes et compagnons de résistance burundais,

Je regrette de ne pouvoir être des vôtres en ces temps de recueillement et de deuil pour les martyrs de ces exécutions extrajudiciaires. Je le regrette d’autant plus que vous m’avez confié la tâche d’être rapporteur au Tribunal Russell concernant ces exécutions extrajudiciaires. Tant des vôtres m’ont confié leur défense que je ne puis rester silencieux en ces heures précises.

Permettez-moi quelques réflexions que je soumets à votre écoute :

1° Le Burundi vit depuis des mois des crimes contre l’humanité. La torture des populations et les exécutions extrajudiciaires resteront à tout jamais la démonstration sanglante de la crise du printemps 2015. Ces crimes trouvent leur source dans un historique qui vient de loin, en des temps où les analystes éclairés de la situation du Burundi tiraient déjà la sonnette d’alarme. Parmi eux les journalistes et les mouvements locaux de droit de l’homme qui déjà payaient le prix fort de leur lucidité politique.

2° Chaque jour, comme tout être humain, je suis bouleversé par les événements qui surviennent au Burundi. Chaque personne à laquelle le pouvoir ôte la liberté de vivre, est un martyr du Burundi. Ces morts ne peuvent être ni impunies ni inutiles. Leur recensement est l’une des épreuves les plus douloureuses de ma vie.

3° Elles ne peuvent être impunies car précisément l’Etat de droit inscrit dans la Loi le vieux commandement historique qui est le patrimoine de toutes les civilisations et qui s’énonce en termes si simples mais si forts : « Tu ne tueras point ». Depuis le Code Hammourabi, première source de droit écrit des civilisations humaines jusqu’à ce jour, toutes les législations rappellent et répètent l’interdit fondateur. C’est cet interdit fondateur du vivre ensemble qui est violé quotidiennement par des membres de l’appareil d’Etat et des milices paramilitaires au Burundi.  Mais face à ce groupe indigne, nous sommes des milliers et des millions à rappeler que l’interdit fondateur est sacré aussi au Burundi si l’on veut fonder la construction de l’Etat de Droit.

4° Le pouvoir policier et judiciaire du Burundi doit savoir qu’il sera apprécié et même jugé pour la façon avec laquelle il mettra en œuvre le respect de l’interdit fondateur. Si ces autorités de police et de justice pervertissent la Loi fondatrice, elles seront traitées comme complices des crimes. Elles ne peuvent ignorer le regard lucide de la communauté des juristes sur les événements en cours au Burundi. Elles n’échapperont pas au jugement de leurs pairs ni à celui des instances de justice luttant contre les crimes contre l’humanité.

5° Nous disposons de multiples témoins et autres éléments de preuve et il appartient à la communauté internationale de nous aider pour que les preuves récoltées soient patiemment et sagement consignées et préservées. Les équipes d’avocats constituant le collectif des parties civiles sont en voie de constitution et ce processus est irréversible. Il ne s’arrêtera pas et nous serons tous à la barre pour que la voix des martyrs de la République soit entendue. Si jamais la communauté internationale ne nous aide pas pour que concrètement justice soit faite, elle portera à nouveau une responsabilité ineffaçable dans cette tragédie qui se déroule sous les yeux de tous.

6° D’ores et déjà, nous les avocats, rêvons qu’au terme de cette épreuve un mémorial soit constitué où le nom des martyrs de l’Etat de droit soit repris, avec leur photos et le récit succinct de leur martyr. Rien ne sera jamais plus comme avant et le mémorial peut et doit rappeler aux générations futures que ces femmes et ces hommes ont fait don de leur vie pour que les Burundais vivent dans la justice, dans la paix et l’Etat de droit. Aujourd’hui faisons le serment qu’il n’y aura ni mort anonyme ni mort inutile. De la sorte, nous aurons déjà renvoyé les dérives inhumaines à la réalité magnifique de la Résistance de ceux qui croient que le Bien reste essentiel au vivre ensemble.

7° Le pouvoir burundais ignore une réalité anthropologique dont  il va payer le prix. Chaque assassinat en inhumanité, chaque exécution est inscrite en lettres de sang dans les systèmes familiaux burundais soit des hommes et des femmes structurés en systèmes familiaux qui portent la transmission de la vie de génération en génération. Ce sont les pères, les mères, les enfants, les tantes, les oncles, les cousins… Si ce pouvoir avait eu l’humilité d’analyser les réalités des forces de résistances au dérives totalitaires, il se serait rendu compte que la base de la résistance ce sont les folles de la place de mai, ce sont les mères, les frères, les sœurs, les enfants des victimes de la violence aveugle. Ces familles portent désormais un désir de justice décuplé. Le pouvoir dictatorial a toujours sous-estimé la force des familles et cette erreur inexcusable est à nouveau commise par ceux qui croient disposer du pouvoir à leur guise au Burundi. En regardant les cérémonies de funérailles survenues ces dernières semaines au Burundi, l’on perçoit que les enfants martyrs ne sont pas morts. Ils sont portés par ceux qui étaient près d’eux et leur survivent. Les criminels ignorent la force des familles qui survivent à la tragédie et qui sont le creuset irréductible de la soif de Justice. Nous serons aux côtés d’eux.

8° Je ne puis terminer ce message sans penser au Prince Rwagassore dont les écrits m’ont tant inspiré. Il nous rappelle que c’est l’Afrique qui construit son destin et personne d’autre, pas même le moindre représentant de la communauté dite internationale. Il condamne la guerre ethnique importée de l’occident colonial entre Hutu et Tutsi. Il dit que la qualité de la gestion publique est le creuset de la réelle pacification de l’Etat. Le pouvoir n’appartient à personne. Le pouvoir du dernier mot revient aux hommes et aux femmes qui peuple le territoire proche du Lac Tanganyka. C’est dans ce cadre précis que le collectif des avocats des familles doit mener son action intransigeante pour le respect de l’Etat de droit et de la Justice au Burundi.

Belle et grande lutte à tous.

Par Bernard Maingain

Avocat au Barreau de Bruxelles ; Rapporteur sur les assassinats et exécutions extrajudiciaires  au Tribunal Russell sur le Burundi

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s