Des appels à la haine qui font craindre un génocide

Obsèques à Bujumbura (Burundi) d'Emmanuel Ndere Yimana, un partisan de l'opposition assassiné la nuit précédente, le 23 juillet 2015

Obsèques à Bujumbura (Burundi) d’Emmanuel Ndere Yimana, un partisan de l’opposition assassiné la nuit précédente, le 23 juillet 2015 – AFP PHOTO/PHIL MOORE

Les signes sont de plus en plus alarmants au Burundi, un pays où le pouvoir tue à huis clos dans une relative indifférence générale, accusant ceux qui résistent encore dans certains quartiers de Bujumbura, la capitale, d’attentats à répétition contre des policiers et des gendarmes.

Sur Internet et l’appli WhatsApp, la société civile et l’opposition (dont les responsables ont pris la route de l’exil car menacés de mort) partagent depuis le 2 novembre un discours inquiétant du président du Sénat, Révérien Ndikuriyo. Lors d’une réunion avec les responsables de la sécurité des quartiers de Bujumbura, la capitale, il a utilisé dans ce discours le terme « travail », utilisé au Rwanda voisin avant le génocide des Tutsis en 1994. Extraits :

« Je vous ai dit qu’il n’existe pas d’île au Burundi. Vous ne pouvez pas dire “ je me cache derrière la fenêtre et les policiers passent et puis je leur lance une grenade ”. Pensez-vous que quand ils prennent notes et des images ils ne voient pas comment ces gens procèdent ?

Je vous l’ai bien dit, vous êtes les chefs des Quartiers, allez leur donner le message [de rendre leurs armes, ndlr] car vous vous connaissez entre vous, et si vous ne connaissez pas les personnes que vous dirigez, vous êtes des bons à rien ! Allez les avertir donc, pour que demain il n’y ait pas de regret.

Vous devrez rester ici à Bujumbura, vous n’irez pas dans la brousse, et si vous tentez, nous n’allons pas vous ménager. La brousse est déjà minée, réservée pour autre chose. Vous devrez rester dans les maisons. Vous tomberez ici-même dans les maisons. On va tout régler ici même, dans les maisons.

Si on commence, ça sera terminé. Si vous entendez le signal avec une consigne que ça doit se terminer, les émotions et les pleurs n’auront plus de place ! C’est comme ça, vous êtes les Chefs des Quartiers, allez parler aux résidents de vos quartiers. Si quelqu’un dit “ j’accepte de mourir ”, alors vous direz à ceux qui viendront exécuter la mission : “ Sur cette partie, il faut pulvériser ”

Dans sa logique jusqu’au-boutiste, le régime de Pierre Nkurunziza, aux abois, joue à fond la carte ethnique, depuis des mois, pour mieux réprimer toute opposition hutue et tutsie à son troisième mandat – obtenu en juillet sur fond de répression et de manière illégale, puisque la Constitution limite à deux le nombre de mandats présidentiels successifs.

Pierre Nkurunziza, qui s’entête, prend le risque de ramener le pays au point où il en était en 1993, au début de la guerre civile.

Récompenses promises aux futurs tueurs

Les signes sont alarmants : le président du Sénat affirme qu’en “deux jours, on a fait 100 morts à Citiboke”, un quartier de Bujumbura, se trahissant en apportant une information qui n’avait pas circulé avant.

Ses propos ont provoqué un nouvel exode, comme avant chaque ultimatum du pouvoir – qui donne jusqu’au 7 novembre aux opposants pour rendre les armes et cesser de résister. Des quartiers se sont vidés de leurs habitants, d’autant plus que des “parcelles” – terrains et maisons – ont été promis aux futurs tueurs…

“Même si vous alliez dans la forêt de la Kibira, les parachutistes s’y rendront de la même manière [qu’à Mogadiscio, ndlr] et seul un de vous survivra et c’est celui qui viendra faire le rapport.

Le jour où l’autorisation pour ‘travailler’ sera donnée et que la retenue actuelle viendrait à prendre fin, où irez-vous ? Si on venait à dire, ‘ désormais, travaillez !’, procédez à l’opération kora [travail, ndlr] ! S’il advenait que ce soit à vous que l’on intime l’ordre de passer à l’action, alors que vous continuez à vous frotter et à côtoyer ces gens-là, dites-moi comment vous pourriez le faire !

Vous ne devriez même pas attendre qu’il y ait une opération, vous devriez plutôt, de votre propre initiative, dire : ‘ En ce lieu, il existe 1, 2, 3, 4, 5 éléments qui ne sont pas en ordre ’ et vous vous enverrez un message par téléphone pour aviser ceux qui sont à épargner et vous appelez la police pour qu’elle passe à l’action et vous y retournez par après. Ne vous-ai-je pas dit qu’il y a même moyen d’être récompensé par des parcelles ? Hein… Ce n’est pas un jeu… Moi je suis comme ça… Ne me regardez pas ! Je suis habitué à la guerre.”

Le Burundi, petit pays important dans sa région

Le Burundi compte, plus que jamais. Son destin n’est pas isolé. Situé à un point stratégique des Grands lacs, il envoie un signal fort dans la sous-région, ainsi qu’à la douzaine de chefs d’Etat qui sont encore prêts à s’accrocher coûte que coûte au pouvoir à travers le continent – notamment en Afrique centrale. De la Gambie au Zimbabwe, en passant par le Togo, le Soudan, l’Erythrée, le Cameroun, le Tchad, les deux Congo, l’Angola et la Guinée Equatoriale, les derniers présidents “à vie” du continent sont décidés à ne pas tirer les leçons de l’histoire.

Ils refusent de tirer les leçons des rébellions et soulèvements qui ont emporté Mobutu Sese Seko en 1997 dans l’ex-Zaïre ou encore Blaise Compaoré en 2014 au Burkina Faso.

Alors que Denis Sassou-Nguesso, au pouvoir depuis 1979, a assuré sa réélection en 2016 à l’aide d’un référendum constitutionnel boudé par la population, Joseph Kabila, le président de la République démocratique du Congo (RDC) depuis 2001, est censé lui aussi passer le relais fin 2016, à la fin de son second mandat. Il laisse planer le flou sur ses intentions, comme sur la date des élections, qui seront sans doute reportées.

Kabila, ami et soutien de Nkurunziza

Selon nos informations, c’est lui qui a permis le retour de Pierre Nkurunziza au Burundi en mai dernier, alors qu’un coup d’Etat était en cours contre lui, pendant un voyage en Tanzanie, où il était convoqué pour une médiation africaine au sujet de son pays. Kabila lui a permis d’atterrir à Bukavu, à l’Est du Congo, puis de prendre la route vers Bujumbura.

Godefroid Niyombare, officier hutu de 46 ans, auteur du putsch manqué de mai et ancien chef d’état-major de l’armée, a fui à l’étranger et vit en exil dans un pays de la région. Il fait toujours peur à Pierre Nkurunziza. Populaire, capable de rallier une partie de l’armée sur des bases non ethniques, Niyombaré serait déterminé à remettre son pays sur les rails de la démocratie. C’est une guerre non pas ethnique mais motivée par des raisons politiques qui se prépare au Burundi, de tous côtés.

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