« Kora » travaillez, ou le discours de la haine au Burundi

NDIKURIYO ReverienAbreuvée de discours menaçants, réveillée chaque matin par les détonations et le souffle des explosions, Bujumbura s’enfonce dans la peur. Selon un journaliste local, joint par téléphone, les quartiers nord de la ville, fiefs de la contestation, se vident lentement : «ballots sur la tête, les gens fuient. Ils craignent l’expiration de l’ultimatum fixé à vendredi par le président Nkurunziza qui, dans un discours à la nation, a ordonné que toutes les armes soient remises. »

Un autre interlocuteur confirme : « il y a beaucoup d’armes dans les quartiers. Les opposants au régime sont désormais organisés, bien armés, il est clair qu’ils sont approvisionnés depuis un pays voisin. Face à eux, l’armée et la police eux aussi ont été rééquipés en armes et sont prêts à tout … »Et de conclure : «la peur est permanente : on tire sur des cortèges funéraires, sur des corbillards, les morts s’additionnent et on ne sait pas vraiment qui est à l’origine de ces provocations. Pire encore que les grenades, les bombes, les détonations, nous vivons l’institutionnalisation du mensonge, de la manipulation : chaque partie commet des crimes qu’elle impute à l’autre, on ne sait plus qui est qui…Dans les deux camps, on recourt à la violence…C’est la spirale de la terreur… »

Lorsque, le 20 août dernier le président Nkurunziza avait prêté serment, investi pour un troisième mandat à l’issue d’élections violemment contestées, il s’était engagé à ramener la paix dans un délai de deux mois. Mais depuis lors les attaques contre les positions de la police se sont multipliées.

Le premier délai d’un mois accordé pour permettre la remise volontaire des armes entre les mains des civils ayant expiré sans donner de résultats, le chef de l’Etat, dans un discours solennel, a donné un dernier terme de cinq jours, qui expire le week end prochain. Après quoi, a-t-il menacé, les forces de l’ordre recevront « tous les moyens » pour se défendre et désarmer les auteurs des attaques.

Au cours des dernières semaines déjà, les forces de sécurité à la recherche d’armes ont multiplié les descentes dans les quartiers, avec perquisitions, fouilles et parfois meurtres et chaque matin, des corps étaient retrouvés sur la rue…

Rappelons que, lorsqu’en avril dernier, le parti au pouvoir FDD CNDD annonça que le président sortant Pierre Nkurunziza, (en violation de l’esprit des accords de paix d’Arusha) allait briguer un troisième mandat, l’opposition à ce projet dépassa largement le cadre ethnique : au sein même du parti majoritaire, des intellectuels hutus se dressèrent contre cette violation de la Constitution et ces « frondeurs » furent exclus du parti. Un militaire hutu, le général Nyombare, mena une tentative de putsch, rapidement mise en échec mais qui permit de détruire plusieurs stations de radio indépendantes et de durcir la répression. A l’époque, au sein de la société civile comme parmi les manifestants, opposants Hutus et Tutsis se retrouvaient côte à côte, hostiles à un pouvoir dont ils critiquaient la corruption, l’inefficience et dont ils refusaient la reconduction à l’occasion d’un troisième mandat présidentiel.

Six mois plus tard, les «vieux démons » du Burundi semblent s’être réveillés et l’ethnisme, délibérément ranimé par le pouvoir, a refait surface : les dizaines de milliers de réfugiés qui ont afflué vers le Rwanda voisin sont essentiellement Tutsis et ils assurent avoir été menacés par leurs voisins. Mais surtout, des personnalités officielles, soutenant l’ultimatum lancé par le président Nkurunziza, u n’hésitent pas à tenir des discours dont le vocabulaire rappelle les termes utilisés à la veille du génocide au Rwanda en 1994. Ainsi, lors d’une rencontre avec les chefs des quartiers de la municipalité de Bujumbura, le président du Sénat, Révérien Ndikuriyo, a tenu les propos suivants (enregistrés sur un smartphone puis réécoutés et rediffusés…) : « lorsqu’on donnera l’autorisation aux forces de l’ordre de travailler, vous irez où ? Il n’y a pas d’île au Burundi… Lorsqu’ on passera à l’opération « kora » (travaillez) , vous irez où ? L’opération sera claire : tout se terminera ici dans vos quartiers. On arrêtera le feu par un feu plus dévastateur.

Le jour où on dira « kora » il ne restera plus rien. (…)On fera le travail, tout sera brûlé. A Cibitoke, il y a eu 100 morts en deux jours. Vous tomberez dans vos maisons. On vous délogera, même si vous êtes cachés sous les pierres. »

Au lendemain de ce discours incendiaire, le chef de la police rédigeait le message suivant : « le paresseux sommeillant sur sa tâche ne songe pas au jour qui fuit » tandis qu’un partisan du président diffusait sur les réseaux sociaux une photo de lui avec une machette…Quant au premier vice président, Gaston Sindimwo, il a déclaré « nous allons utiliser tous les moyens y compris des avions. (…) La récréation est finie… »Pour les habitants des quartiers hostiles au pouvoir, le message est clair : à la fin de l’ultimatum présidentiel, ils feront l’objet d’une répression extrêmement dure, qui visera surtout les groupes de jeunes manifestants.

Il faut noter que les menaces ne visent pas seulement les opposants et les Tutsis : comme au Rwanda en 1994, les Belges sont volontiers pris comme boucs émissaires, accusés de tous les maux qui ont frappé le Burundi, depuis la colonisation jusqu’à nos jours.

Face à cette détérioration rapide de la situation, la présidente de la Commission de l’Union africaine, Mme Dlamini Zuma a dénoncé dans un communiqué « la poursuite des actes de violence, ainsi que la multiplication des déclarations de nature à aggraver davantage la tension actuelle et à créer les conditions d’une instabilité encore plus grande, aux conséquences dévastatrices tant pour le Burundi que pour l’ensemble de la région. »

A ce stade cependant, aucune action internationale concrète n’est encore envisagée.

Colette Braeckman , http://blog.lesoir.be/colette-braeckman

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