Burundi : chronique d’un échec diplomatique annoncé de l’ONU

https://i1.wp.com/referentiel.nouvelobs.com/file/14764524.jpg

Des personnes portent le cercueil d’un jeune militant de l’opposition, Alexandre Mpawenimana, assassiné par la police dans le district de Muyira dans la région de Bujumbura le 11 janvier. (AFP)

Une mission de médiation de l’ONU est attendue mercredi à Bujumbura. Mais les craintes sont grandes de voir éclater un embrasement régional tant la diplomatie internationale ne parvient à rien.

Depuis l’annonce, en avril dernier, de la décision du président burundais Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat, la situation politique et sécuritaire n’a cessé de se détériorer dans le pays. Après les violentes attaques contre des casernes, qui ont entraîné plusieurs jours de répression brutale à Bujumbura du 11 au 13 décembre dernier, il y a eu une recrudescence d’assassinats, d’attaques sur des civils, des représentants du gouvernement, des défenseurs des droits de l’homme et des journalistes.

Le Haut-Commissaire aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, a estimé que « tous les signaux d’alarme, y compris celui d’une dimension de plus en plus ethnique de la crise, sont en train de virer au rouge. Au moins 130 personnes ont été tuées en décembre », a-t-il indiqué. Officieusement, il y aurait entre 250 et 500 morts. Soit le double du mois précédent. Selon l’ONU, au moins 439 personnes auraient trouvé la mort entre le 26 avril 2015 et le 14 janvier 2016. Selon de nombreuses sources, une partie de l’opposition serait soutenue par le Rwanda qui accuse le président burundais Nkurunziza de massacrer son peuple.

Une résolution en vain

Il faudra des mois de tergiversation à la Communauté internationale pour tenter de trouver un semblant d’accord sur les mesures à prendre. Entre-temps, la médiation entreprise par l’Ougandais Yoweri Museveni, nommé par la Communauté des Etats d’Afrique de l’Est, n’a pas été conclusive. Elle devrait prochainement être renforcée, malgré les fortes divisions du Conseil de sécurité sur le sujet.

En novembre, soit sept mois après le début des violences, les membres du Conseil, à l’initiative de la France, ont adopté à l’unanimité une résolution demandant l’envoi d’un groupe d’experts et la préparation – dans les deux semaines à venir « d’options » dont le déploiement des casques bleus. Sans en référer auparavant à Bujumbura, qui bien entendu n’est pas d’accord. « Nous étions coincés. Nous avons fait appel à l’Union africaine en sachant que ça se solderait par un échec », explique un diplomate. Samantha Power, l’ambassadeur des Etats Unis et présidente du Conseil pour le mois de décembre, qui entend prouver au monde qu’en cas de génocide, son pays a alerté la communauté internationale, décide qu’une nouvelle mission de médiation des ambassadeurs est nécessaire.

Le départ est prévu pour mi-décembre. En mars 2015 déjà, les membres du Conseil de sécurité – dont la France assure la présidence – se sont rendus à Bujumbura dans l’espoir de faire entendre raison au président burundais. Le Conseil a obtenu du gouvernement qu’il respecte la Constitution. Une promesse que le président burundais n’a pas eu à renier puisqu’il n’a pas remanié le texte fondamental. Il n’a pas, affirme-t-il, été élu au suffrage universel direct pour le premier mandat. Il considère que c’est un mandat technique. Il n’a été élu au suffrage universel que pour ses deux derniers mandats. Du point de vue juridique, son argumentaire se tient. La Cour constitutionnelle lui a d’ailleurs donné raison.

Un risque de génocide

Le voyage des membres du Conseil n’aura pas lieu. Le président burundais s’y est fermement opposé. Mi-décembre, les graves incidents qui ont émaillé le week-end et qui ont fait un grand nombre de morts, parmi lesquels des militaires, a changé la donne.

Suite à ces incidents, l’Union africaine a décidé de créer une mission africaine de prévention et de protection au Burundi (la MAPROBU) forte de 5.000 hommes, pour une durée de six mois renouvelables. Les autorités burundaises ne lui donneront pas l’autorisation de se déployer. Nkurunziza déclare publiquement que si les membres de l’Union africaine posent le pied sur le territoire burundais, ils seront considérés comme des soldats en guerre avec le pays.

Un refus qui tombe à pic pour l’Union africaine qui n’est pas contributeur de troupes, qui n’a pas de soldats capables de constituer une telle force et qui n’a pas les moyens financiers de déployer une telle force.

Même si la force africaine avait reçu l’accord du gouvernement burundais, elle n’aurait pas été en mesure de se déployer à court terme, » affirme un fonctionnaire.

Trois types d’intervention possibles

Au département des opérations du maintien de la paix (DPKO), on s’active. Hervé Ladsous, le boss, est sous pression. Le Conseil de sécurité lui a demandé de produire un « document cadre. » Ce texte, présenté en urgence aux 15 membres du Conseil en consultations privées dans l’après-midi du 8 janvier, fuite dans la presse. Immédiatement, les questions fusent : à qui profite le crime ?

« Herve Ladsous s’est montré extrêmement prudent dans sa présentation. Il y avait entre 40 et 45 personnes dans la salle du Conseil. La fuite pourrait, théoriquement, venir de n’importe quel pays présent », affirme un diplomate. Certes. Mais il est vrai que quelques pays, agacés par la prudence du patron de DPKO, pourraient avoir eu envie de lui forcer la main. Dans son document, Herve Ladsous détaille trois 3 types d’intervention possibles:

  • conflit de basse intensité
  • affrontement de type guerre civile
  • acheminement vers un génocide

Les Américains prônent le retrait d’une partie des forces de la Monusco, (Mission de l’ONU au Congo) pour les déployer au Burundi pour une période initiale de 4 mois. Une opération qui s’avère difficile à réaliser.

Si le déplacement des troupes est voté par le Conseil de sécurité fin janvier, trois mois seront nécessaires pour les déployer. Elles seront sur le terrain en mai et repartiront en septembre. Or, un mois et demi après, fin 2016, il y aura des élections présidentielles en RDC. Toutes ces manœuvres nécessitent une mobilisation importante d’une partie des contingents de la Monusco », admet un haut fonctionnaire.

Ce qu’il ne dit pas, c’est que les relations, déjà très tendues, entre le président congolais Joseph Kabila, qui demande depuis pas mal de temps le départ de la mission, et la Monusco, ne rendent pas les choses faciles.

De nouvelles alliances au Conseil de sécurité

Pour compliquer un peu plus les relations entre les membres du Conseil, l’entrée des nouveaux membres non-permanents – pour une durée de deux ans -, a créé de nouvelles alliances. L’Egypte prend ses marques et s’aligne sur les positions russes. Pro-Bujumbura, elle a formé une coalition avec la Russie, la Chine et le Venezuela. La Russie et la Chine pensent que le président burundais a été élu démocratiquement par suffrage universel et qu’il n’y a pas eu de fraude.

La France pour sa part, se montre d’une extrême prudence sur le terme génocide. L’Afrique des Grands lacs n’est ni sa zone d’influence, ni sa zone de compétence. « Les Etats Unis font semblant de s’impliquer en Afrique. Ça fait bien de dire que la France, ancienne puissance coloniale, se désengage. On sent dans l’attitude de Samantha Power une dynamique personnelle. Elle agit de son plein gré et non d’après les ordres de son gouvernement, » explique, sous couvert d’anonymat, un diplomate occidental.

Mission de médiation

Du 20 au 22 janvier, les membres du Conseil de sécurité, menés par l’ambassadeur des Etats Unis, se rendront une nouvelle fois en mission de médiation au Burundi. Le président burundais, qu’ils devraient rencontrer le 22, a finalement donné son feu vert pour les recevoir.

Que pensent-ils accomplir ? « Ils veulent se rendre compte de la situation sur place. Ils veulent rencontrer les acteurs politiques ainsi que des opposants. Ils espèrent au moins obtenir l’autorisation d’envoyer des observateurs des Droits de l’homme sur le terrain », explique un expert qui ne cache pas ses craintes sur ce que pourront voir les membres du Conseil qui seront sous la férule du gouvernement.

Un dossier « toxique »

La mission de médiation des membres du Conseil, selon qu’elle réussira ou pas, devrait rapidement conditionner les prochaines étapes. Si elle échoue, que restera-t-il ? Un conflit dans cette partie de l’Afrique est très déstabilisateur. Par peur d’une menace rwandaise, l’Union africaine et les pays africains limitrophes font pression sur la communauté internationale pour qu’elle trouve une solution. Les Africains membres du Conseil de sécurité ne sont ni mobilisés, ni d’accords entre eux. Quitte à aller à l’encontre des décisions de l’UA.

Si aucune solution n’est trouvée, la crainte est grande d’une intervention militaire du Rwanda. « C’est un dossier toxique. Ce qui fait peur c’est qu’il y ait un embrasement régional. Ajoutez à cela une Monusco qui ne marche pas bien, des présidents de pays limitrophes qui ne sont pas des tendres, et vous avez un aperçu du désastre qui peut en découler », admet un expert.

Célhia de Lavarène, le 19-01-2016 à 16h59, http://tempsreel.nouvelobs.com/monde

Advertisements

3 réflexions sur “Burundi : chronique d’un échec diplomatique annoncé de l’ONU

  1. Il est vraiment triste que le monde joue sur les vies humaines au profis de leurs interrets. Des alliances se creent, ceux qui devaient reagir pour sauver ces vies innocentes se lancent des coudes au moment ou la machine meurtriere ne cesse de s’activer. A qui est donc la faute? On dira que vous avez ete complices aux malheurs des Burundais. Mais nous esperons toujours en Dieu,nous sommes convaincus que Lui compatit avec ses enfants et Il se leve pour nous sauver. Ne perdons pas courage!

    J'aime

  2. Pingback: Burundi : chronique d’un échec diplomatique annoncé de l’ONU – alobutlos

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s