Deux journalistes arrêtés : le symbole d’un pouvoir qui a basculé dans la paranoïa

https://i0.wp.com/referentiel.nouvelobs.com/file/14802901.jpgJean-Philippe Rémy du « Monde » et son photographe britannique Phil Moore, retenus depuis jeudi soir, ont été libérés vendredi après-midi. De retour du Burundi, Natacha Tatu, grand-reporter à « l’Obs », décrypte cette répression qui s’abat sur les opposants, réels ou supposés, au pouvoir en place.

La police a arrêté jeudi 28 janvier deux journalistes étrangers, Jean-Philippe Rémy, du journal « Le Monde », et le photographe britannique Phil Moore, avec quinze autres personnes, dans un des quartiers désignés comme « contestataires » par le gouvernement de Bujumbura. Deux professionnels expérimentés, très bons connaisseurs de l’Afrique, parfaitement en règle et dotés de toutes les accréditations nécessaires.

Ils ont été remis à l’ambassadeur de France vendredi après-midi, a-t-on appris par le porte-parole adjoint du gouvernement burundais. Leurs équipements (téléphones, appareils photo…) leur ont été confisqués « pour enquête ». Selon nos sources, leurs accréditations de presse leur auraient également été retirées, ce qui équivaudrait, si cette information était confirmée, à une expulsion de fait.

Un épisode stupéfiant, qui prouve bien, une fois de plus, l’état de désarroi, de répression, et de paranoïa dans lequel a basculé le régime de Bujumbura.

Et dire que le Burundi se flattait, il n’y a pas si longtemps, d’avoir les médias les plus libres de cette région des Grands Lacs… Et c’était vrai. Mais ça, c’était avant. Avant cette décision du président Pierre Nkunrunziza de briguer un troisième mandat, qui a été annoncée en avril dernier, au mépris de la constitution et qui a déclenché une vague de manifestations sans précédents. Avant la répression sanglante qui s’est abattu sur les opposants, réels ou supposés, au pouvoir en place. Avant la terreur et les opérations commandos menées sur les quartiers dits contestataires, la répression des radios indépendantes, incendiées, sur les organisations de la société civile, persécutées.

Il est quasiment impossible, pour les journalistes burundais, d’exercer aujourd’hui leur métier. La grande majorité d’entre eux, menacés, a d’ailleurs quitté le pays pour le Rwanda ou la Tanzanie voisins, où ils essayent, tant bien que mal, de faire leur métier, via les réseaux sociaux.

Tout le monde a peur

Jusqu’à présent, la presse étrangère, mal vue certes, était relativement épargnée, dès lors, tant du moins qu’on n’avait pas publié d’articles déplaisant au régime. C’était mon cas : je n’étais jamais allée, jusqu’en janvier dernier, à Bujumbura. Depuis Kigali, le visa est une formalité, l’accréditation, accordée sur place moyennant 300 dollars – un record – accordée en quelques heures.

C’est ensuite que le plus dur commence : trouver des témoins, qui acceptent, même anonymement, de parler. Pour les porte-paroles officiels, pas de problème. Les opposants ? la majorité d’entre eux a quitté le pays. Ceux qui sont encore là veulent rarement courir ce risque. Car à Bujumbura, tout le monde a peur. Une peur dingue, viscérale, omniprésente. Comme me l’a dit un témoin :

Avant on risquait la prison, aujourd’hui, c’est la mort ».

Peur d’être vu par la police, de tomber dans le piège d’un indic, d’être dénoncé à un « Imbonerakure », ces jeunes miliciens fanatiques dévoués au pouvoir en place, qui se livrent, en toute impunité, aux pires exactions. Dans les quartiers populaires, les visages se ferment sur votre passage. Etre vu en train de parler à un journaliste blanc peut suffire à vous valoir des représailles. Parfois, dans les quartiers, on se contente de murmurer des informations entre les dents, sans vous regarder, à bonne distance. Pour dire qu’un tel a été arrêté, qu’on est sans nouvelle d’un autre.

Quelquefois, on vous donne des rendez-vous dans des villas lointaines, abandonnées aux opposants par ceux, si nombreux qui sont partis en exil. Ceux qui acceptent de parler multiplient les consignes de prudence, vous implorent de ne pas garder vos notes sur vous, au cas où vous seriez arrêté, d’effacer leur numéro de vos portables, de ne rien avoir qui puisse les compromettre. A la lumière de l’arrestation de Jean-Philippe Rémy et Phil Moore (dont les téléphones, et donc les contacts, ont été saisis), ces règles de prudence semblent largement justifiées.

Et pour les photographes, bien sûr, c’est encore pire. Mission impossible, surtout lorsqu’une opération d’arrestation ou de fouilles est en cours. C’est quelquefois signifié poliment. Quelquefois moins.

Des fosses communes révélées par Amnesty

C’est le porte-parole du gouvernement, Willy Nyamitwe, qui a lui-même annoncé l’arrestation sur Twitter, pour bien officialiser l’opération. Puis le porte-parole de la police Moïse Nkurunziza a expliqué à la télévision burundaise : « Curieusement, et pour la toute première fois, des personnes étrangères ayant une accréditation au Burundi comme étant des journalistes ont été surprises au milieu de ces criminels ».

Selon la version officielle, en même temps qu’elle les a arrêtés, avec quinze autre personnes, la police aurait également mis la main sur un stock d’armes… Difficile de les croire sur parole : c’est l’alibi numéro un des forces de l’ordre quand ils font une descente musclée dans les quartiers. C’est peut-être vrai, car il y a aussi, c’est vrai, des caches d’armes. Et quand bien même. Ils faisaient témoigner des opposants ; Alors que le pays est sans doute en train de basculer dans une guerre civile, ils faisaient leur métier, rien de plus rien de moins. Est-ce un hasard ? Ce même jour, un rapport d’Amnesty International révélait, photos satellites à l’appui, l’existence de plusieurs fosses communes dans le pays.

Le règne de la rumeur

Nous nous sommes rendus à plusieurs reprises, avec un photographe, et un fixeur, dans le quartier où Jean Philippe Remy et Phil Moore ont été arrêtés. Une fois, un contrôle des papiers a eu lieu. Soupçonneux, mais pas agressif. Un habitant, qui a assisté à l’opération, a lancé la rumeur sur What’s App, photo à l’appui, que nous avions été arrêtés… La rumeur a enflammé le réseau social, se propageant instantanément jusqu’en Suisse et en Belgique, en passant par le Congo et le Rwanda. C’était faux, et ça nous avait plutôt fait sourire à l’époque. Une rumeur de plus, comme il y en a tant à Bujumbura. On découvre aujourd’hui, hélas, que ça aurait pu être vrai.

Natacha Tatu, le 29-01-2016 à 15h09, http://tempsreel.nouvelobs.com/monde

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Une réflexion sur “Deux journalistes arrêtés : le symbole d’un pouvoir qui a basculé dans la paranoïa

  1. Merci beaucoup Natacha pour ton article! Je voudrais t’appuyer en montrant les zones d’ombres de ta vision sur l’actuelle politique burundaise que tu ignores ou que, en toute coscience, tu voudrais cacher: si aujourd’hui la police française, belge ou americaine surprenait des journalistes siriens, iraquiens, iraniens, palestiniens en pleine réunion avec des jeunes françaises, americaines pro-état islamique, quelle serait leur réaction? Les Burundais ne sont pas aussi endormis come tu le penses et planifies!!

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