Au bord de la guerre civile ?

https://i2.wp.com/media1.ledevoir.com/images_galerie/de_385221_253396/image.jpgLes tensions ne cessent de grimper au Burundi depuis que le président, Pierre Nkurunziza, a annoncé en avril 2015 son intention de briguer un troisième mandat, en contravention de la Constitution selon plusieurs. Il a été réélu en juillet. Jusqu’à présent, les violences ont fait plus de 400 morts et poussé hors de leur ville ou village au moins 220 000 personnes. Est aussi brandi le spectre d’un génocide… Analyse d’une situation de plus en plus dangereuse avec Katrin Wittig, doctorante en science politique et membre du CERIUM.

Près d’un an après le début des tensions, qu’est-ce qui les alimente ? Les raisons ont-elles changé ?

La contestation du troisième mandat du président Nkurunziza a bien sûr été l’élément déclencheur. Après la répression violente des manifestations dans les quartiers contestataires de la capitale, plusieurs rébellions ont émergé. Celles-ci sont surtout constituées de groupes armés formés de militaires qui avaient participé au coup d’État raté de mai dernier, ou encore de groupes dits d’autodéfense regroupant des manifestants. Ils sont qualifiés de terroristes par le gouvernement, tandis qu’ils ont le soutien d’une partie de leur communauté.

Voilà pourquoi les Burundais vivent depuis plusieurs mois au milieu des tirs, des grenades, des assassinats politiques et de leurs représailles, des arrestations massives de gens soupçonnés d’avoir participé aux manifestations et des attaques croissantes des groupes armés, souvent suivies d’une lourde répression dans les quartiers contestataires. Les deux camps se sont fortement radicalisés et les violences sont quotidiennes.

Le spectre du génocide est agité. Alors que les tensions montent, est-ce une réelle possibilité ?

Le mot « génocide », par sa connotation très lourde, suscite beaucoup d’émotions dans la région des Grands Lacs, qui en a connu plusieurs. Il y a eu celui des Hutus en 1972, puis les massacres des Tutsis et des Hutus pendant la guerre civile au Burundi, et le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994.

Il ne fait aucun doute que des crimes graves sont commis au Burundi, mais la manière précise de les qualifier reste un exercice excessivement délicat. C’est d’autant plus compliqué dans un contexte hautement politisé et polarisé, où les acteurs manipulent délibérément l’information. Il faut aussi rappeler que la crise actuelle est d’abord politique, comme en témoigne la diversité des opposants au troisième mandat. Outre les partis d’opposition et la société civile, ces opposants regroupent des hauts responsables du parti au pouvoir. Tous les groupes ethniques s’y retrouvent.

Reste que la question ethnique est de plus en plus instrumentalisée par les élites politiques. Plusieurs membres du parti au pouvoir ont employé une rhétorique jugée ethnicisante, étant donné qu’elle suggère que ce sont surtout des quartiers traditionnellement tutsis qui se seraient révoltés.

Au-delà des préoccupations sécuritaires, l’alarmisme de certains opposants quant à un possible génocide s’explique aussi par leur intérêt à susciter une intervention internationale, qui pourrait faire chuter le régime.

Les deux camps jouent avec le feu et il est difficile de prévoir où mènera cette manipulation. Il y a toutefois une résistance importante de la part de la population, qui est très sensible aux manipulations des politiciens en ce qui concerne l’histoire sanglante du pays. De plus, l’accord de paix qui a mis fin à la guerre civile a institutionnalisé des quotas de représentations ethniques dans les institutions politiques et sécuritaires afin de prévenir le regain de tensions ethniques.

L’Union africaine (UA) a rejeté la proposition du Conseil de paix et de sécurité d’envoyer une force de stabilisation au Burundi. Pourquoi ?

Il y a d’abord des raisons politiques. Bujumbura s’est catégoriquement opposé à une telle force en déclarant qu’il maîtriserait la situation sécuritaire et qu’il la traiterait comme une force d’invasion. De plus, certains chefs d’État africains craignent de créer un précédent en envoyant des troupes sans l’autorisation d’un gouvernement souverain. Cela pourrait avoir d’importantes conséquences, y compris sur eux-mêmes. Jusqu’à présent, l’UA n’a jamais autorisé l’envoi de troupes sans l’aval du pays concerné.

Et puis, il y a les raisons logistiques. Il n’est pas aisé de réunir 5000 soldats et de les détacher dans un pays, surtout qu’ils risqueraient d’être perçus comme des envahisseurs.

L’UA favorise le dialogue politique, en dépêchant notamment une délégation de cinq chefs d’État au Burundi. Par contre, sans de nouvelles pressions sur le gouvernement, qui donne l’impression depuis le sommet de l’UA de vouloir camper sur ses positions, on peut craindre une escalade de la violence : de la part du gouvernement, qui réprimerait la rébellion naissante, et par l’opposition armée, qui voudrait forcer le gouvernement à négocier.

10 février 2016 |Jean-Frédéric Légaré-Tremblay | http://www.ledevoir.com/international

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